07/23/2026
----
Le journal de bord en recherche qualitative : un espace de réflexivité et d’exploration du vécu
----
Le journal de bord est fréquemment utilisé en recherche qualitative, mais son rôle demeure parfois imprécis. Il ne s’agit pas simplement d’un carnet de notes ou d’un recueil d’observations, mais d’un outil méthodologique qui peut soutenir la compréhension du phénomène étudié tout au long du processus de recherche.
Il est utile de distinguer deux formes de journal de bord, qui répondent à des fonctions complémentaires : le journal de bord de la chercheuse ou du chercheur et le journal de bord des participantes ou des participants.
-Le journal de bord de la chercheuse ou du chercheur
Le journal de bord de la chercheuse constitue avant tout un outil de réflexivité. Il accompagne l’ensemble de la démarche de recherche et permet de documenter les réactions personnelles, les questionnements, les hypothèses émergentes, les valeurs, les présupposés, les choix méthodologiques ainsi que les décisions prises au fil de la collecte et de l’analyse. L’objectif n’est pas d’éliminer la subjectivité de la chercheuse, mais de la rendre explicite afin de mieux comprendre la manière dont elle participe à la construction des connaissances.
La tenue d’un journal réflexif contribue ainsi à la transparence et à la rigueur de la recherche qualitative. Elle permet de conserver une trace du cheminement interprétatif de la chercheuse, des transformations de sa compréhension et des décisions qui orientent progressivement la démarche de recherche (Creswell & Poth, 2024; Ortlipp, 2008).
Le journal peut également soutenir l’organisation et la traçabilité du processus d’analyse. Cette fonction est particulièrement importante lorsque l’analyse est accompagnée par des logiciels d’analyse qualitative. Comme nous l’avons montré ailleurs, ces logiciels facilitent l’organisation, la gestion et la documentation des données, sans jamais se substituer au travail interprétatif du chercheur ni à sa compréhension globale de la problématique (Santarpia, 2021).
Le journal de bord de la chercheuse peut notamment être organisé autour de quelques catégories simples :
* réactions personnelles;
* réflexions méthodologiques;
* hypothèses émergentes;
* valeurs et présupposés;
* décisions prises au cours de la recherche.
Dans la section Méthode, il est pertinent de préciser que ce journal sera tenu tout au long de la recherche et d'expliquer la manière dont les éléments réflexifs seront mobilisés pour documenter le processus scientifique.
-Le journal de bord des participantes ou des participants
Le journal de bord des participantes poursuit une autre finalité. Il constitue un espace souple permettant de recueillir des notes, des souvenirs, des pensées, des sentiments, des émotions, des images mentales, des métaphores, des phrases marquantes ou tout autre élément en lien avec l’expérience étudiée.
Il peut inviter les participantes à décrire des situations concrètes, des moments significatifs, des impressions, des souvenirs ou des réflexions sans chercher immédiatement à les expliquer. L’objectif n’est donc pas de produire une analyse théorique, mais de recueillir des traces de l’expérience vécue.
Lorsque les participantes acceptent d’en partager tout ou partie, le journal de bord peut également constituer un matériau empirique complémentaire utile à l’analyse des résultats. Les éléments consignés peuvent enrichir les entrevues, soutenir l’interprétation des données et contribuer à une compréhension plus fine du phénomène étudié. Selon les objectifs de la recherche, le journal pourra être utilisé comme source principale de données, comme matériau complémentaire ou comme soutien à l’interprétation; ce statut devrait être clairement explicité dans la section méthodologique.
Le journal peut également être organisé en fonction des différentes étapes de la collecte des données. Une première partie peut porter sur la préparation à l’entrevue en invitant les participantes à noter les éléments qu’elles souhaitent aborder. Une seconde peut être consacrée aux expériences, aux émotions, aux souvenirs ou aux réflexions qui émergent entre les entrevues ou à la suite de celles-ci.
Quelques questions ouvertes peuvent soutenir cette écriture :
* Décrivez une situation significative en lien avec votre expérience.
* Quels mots, images, souvenirs ou métaphores vous viennent spontanément à l’esprit ?
* Quels sentiments ou quelles émotions émergent lorsque vous pensez à cette expérience ?
* Y a-t-il un aspect que vous aimeriez approfondir lors de la prochaine rencontre ?
Une autre possibilité consiste à proposer quelques catégories simples :
* notes;
* pensées;
* sentiments;
* émotions;
* images mentales;
* métaphores;
* autres.
Dans une perspective phénoménologique, cette utilisation du journal rejoint l’invitation de Van Manen (2014) à revenir aux situations concrètes, aux souvenirs, aux impressions et aux significations telles qu’elles sont vécues par les personnes. Le journal favorise ainsi une proximité avec l’expérience avant qu’elle ne soit organisée ou interprétée.
Selon les objectifs de la recherche, les participantes peuvent choisir de partager l’ensemble de leur journal, seulement certains extraits ou aucun de ses contenus. Cette possibilité doit être clairement expliquée dans le formulaire de consentement et dans les consignes remises aux participantes. Le journal demeure d’abord un outil au service de leur propre réflexion; son utilisation comme donnée de recherche doit toujours reposer sur un consentement libre et éclairé.
Lorsqu’un journal de bord est proposé aux participantes, un exemple de sa structure, de ses consignes et de ses questions peut être présenté en annexe. La section Méthode devrait également expliquer précisément la manière dont son contenu sera recueilli, analysé et intégré aux résultats.
Ainsi conçu, le journal de bord devient bien davantage qu’un simple instrument de collecte de données. Pour la chercheuse, il constitue un espace de réflexivité, de transparence et de documentation du processus scientifique. Pour les participantes, il devient un espace de mémoire, de mise en mots, de symbolisation et d’approfondissement de leur expérience. Dans les deux cas, il contribue à une compréhension plus riche, plus rigoureuse et plus nuancée des phénomènes humains.
Références
Creswell, J. W., & Poth, C. N. (2024). Qualitative inquiry and research design: Choosing among five approaches. SAGE Publications.
Flick, U. (2022). An introduction to qualitative research. SAGE Publications.
Ortlipp, M. (2008). Keeping and using reflective journals in the qualitative research process. The Qualitative Report, 13(4), 695-705.
Santarpia, A. (2021). Les logiciels d’analyse textuelle. Dans A. Bioy, M. Castillo, & M. Koenig (dir.), Les méthodes qualitatives en psychologie clinique et psychopathologie (chap. 14, pp. 239-251). Dunod.
Van Manen, M. (2014). Phenomenology of practice: Meaning-giving methods in phenomenological research and writing. Left Coast Press.
---
IMAGE : Illustration originale générée avec ChatGPT (OpenAI, 2026) à partir d'une description de l'auteur.
Pr Alfonso Santarpia
Professeur de psychologie clinique
Université de Sherbrooke
Directeur du Laboratoire expérientiel sur les arts et les spiritualités (LEAS)