14/09/2018
À l’école des sorciers
Apprendre à programmer est une activité déjà très intéressante en elle-même : elle peut stimuler
puissamment votre curiosité intellectuelle. Mais ce n’est pas tout. Acquérir cette compétence vous
ouvre également la voie menant à la réalisation de projets tout à fait concrets (utiles ou ludiques),
ce qui vous procurera certainement beaucoup de fierté et de grandes satisfactions.
Boîtes noires et pensée magique
Une caractéristique remarquable de notre société moderne est que nous vivons de plus en plus
entourés de boîtes noires. Les scientifiques ont l’habitude de nommer ainsi les divers dispositifs
technologiques que nous utilisons couramment, sans en connaître ni la structure ni le fonctionnement
exacts. Tout le monde sait se servir d’un téléphone, par exemple, alors qu’il n’existe qu’un très petit
nombre de techniciens hautement spécialisés capables d’en concevoir un nouveau modèle.
Des boîtes noires existent dans tous les domaines, et pour tout le monde. En général, cela ne nous
affecte guère, car nous pouvons nous contenter d’une compréhension sommaire de leur mécanisme
pour les utiliser sans états d’âme. Dans la vie courante, par exemple, la composition précise d’une pile
électrique ne nous importe guère. Le simple fait de savoir qu’elle produit son électricité à partir d’une
réaction chimique nous suffit pour admettre sans difficulté qu’elle sera épuisée après quelque temps
d’utilisation, et qu’elle sera alors devenue un objet polluant qu’il ne faudra pas jeter n’importe où.
Inutile donc d’en savoir davantage.
Il arrive cependant que certaines boîtes noires deviennent tellement complexes que nous n’arrivons
plus à en avoir une compréhension suffisante pour les utiliser tout-à-fait correctement dans n’importe
quelle circonstance. Nous pouvons alors être tentés de tenir à leur encontre des raisonnements qui se
rattachent à la pensée magique, c’est-à-dire à une forme de pensée faisant appel à l’intervention de
propriétés ou de pouvoirs surnaturels pour expliquer ce que notre raison n’arrive pas à comprendre.
C’est ce qui se passe lorsqu’un magicien nous montre un tour de passe-passe, et que nous sommes
enclins à croire qu’il possède un pouvoir particulier, tel un don de « double vue », ou à accepter
l’existence de mécanismes paranormaux (« fluide magnétique », etc.), tant que nous n’avons pas
compris le truc utilisé.
Du fait de leur extraordinaire complexité, les ordinateurs constituent bien évidemment l’exemple type
de la boîte noire. Même si vous avez l’impression d’avoir toujours vécu entouré de moniteurs vidéo et
de claviers, il est fort probable que vous n’ayez qu’une idée très vague de ce qui se passe réellement
dans la machine, par exemple lorsque vous déplacez la souris, et qu’en conséquence de ce geste un
petit dessin en forme de flèche se déplace docilement sur votre écran. Qu’est-ce qui se déplace, au
juste ? Vous sentez-vous capable de l’expliquer en détail, sans oublier (entre autres) les capteurs, les
ports d’interface, les mémoires, les portes et bascules logiques, les transistors, les bits, les octets, les
interruptions processeur, les cristaux liquides de l’écran, la micro-programmation, les pixels, le
codage des couleurs... ?
De nos jours, plus personne ne peut prétendre maîtriser absolument toutes les connaissances
techniques et scientifiques mises en oeuvre dans le fonctionnement d’un ordinateur. Lorsque nous
utilisons ces machines, nous sommes donc forcément amenés à les traiter mentalement, en partie tout
au moins, comme des objets magiques, sur lesquels nous sommes habilités à exercer un certain
pouvoir, magique lui aussi.
Par exemple, nous comprenons tous très bien une instruction telle que « déplacer la fenêtre
d’application en la saisissant par sa barre de titre ». Dans le monde réel, nous savons parfaitement ce
qu’il faut faire pour l’exécuter, à savoir manipuler un dispositif technique familier (souris, pavé
tactile…) qui va transmettre des impulsions électriques à travers une machinerie d’une complexité
prodigieuse, avec pour effet ultime la modification de l’état de transparence ou de luminosité d’une
partie des pixels de l’écran. Mais dans notre esprit, il ne sera nullement question d’interactions
physiques ni de circuiterie complexe. C’est un objet tout à fait virtuel qui sera activé (la flèche du
curseur se déplaçant à l’écran), et qui agira comme une baguette magique, pour faire obéir un objet
tout aussi virtuel et magique (la fenêtre d’application). L’explication rationnelle de ce qui se passe
effectivement dans la machine est donc escamotée au profit d’un « raisonnement » figuré, qui nous
rassure par sa simplicité, mais qui est bel et bien une illusion.
Si vous vous intéressez à la programmation, sachez que vous serez constamment confronté à diverses
formes de cette « pensée magique », non seulement chez les autres (par exemple ceux qui vous
demanderont de réaliser tel ou tel programme), mais aussi et surtout dans vos propres représentations
mentales. Vous devrez inlassablement démonter ces pseudo-raisonnements qui ne sont en fait que des
spéculations, basées sur des interprétations figuratives simplifiées de la réalité, pour arriver à mettre
en lumière (au moins en partie) leurs implications concrètes véritables.
Ce qui est un peu paradoxal, et qui justifie le titre de ce chapitre, c’est qu’en progressant dans cette
compétence, vous allez acquérir de plus en plus de pouvoir sur la machine, et de ce fait vous allez
vous-même devenir petit à petit aux yeux des autres, une sorte de magicien !
Bienvenue donc, comme le célèbre Harry Potter, à l’école des sorciers !