05/07/2024
Les 9 disparus de Bepanda
L’oubli est la ruse du diable!
Le 23 janvier 2001 pour une banale histoire de disparition d’une bouteille de gaz, neufs jeunes du quartier Bepanda à Douala sont interpellés et mis aux arrêts .
En effet, une jeune fille du quartier se dit victime de vol. La dénommée Annick Souki dit avoir perdu une bouteille de gaz à son domicile et soupçonne des jeunes du quartier de l’avoir dérobée.
La jeune fille a le bras long. Elle ira se plaindre chez son beau-frère, avocat à Douala. Celui-ci, pour les beaux yeux de cette dernière, va décider de mater les jeunes impétueux qui bénéficient pourtant de la présomption d'innocence. Me Mahop va saisir à son tour son frère qui est colonel médecin. C’est ce dernier qui va demander à un capitaine de venir sévir.
Une patrouille du commandement opérationnel descend sur le terrain. Au petit matin du 23 janvier 2001, neuf jeunes garçons pleins de vie, sont sortis de leur lit manu militari et amenés dans un lieu de détention.
Ils sont conduits au sinistre Commandement Opérationnel situé à la deuxième région militaire au quartier Bonanjo. C’est là-bas qu’on perdra définitivement leurs traces. Ce lieu épouvantable était connu sous l'appellation Kosovo.
On y pratiquait la torture. Des exécutions sommaires et extrajudiciaires y étaient légions. C’était un véritable mouroir. Très peu de personnes en sont sortis sains et saufs.
Depuis leur lieu de détention, les jeunes de Bépanda vont rédiger des notes pour relater les supplices qu’ils subissent et, fait curieux, ils disent n’avoir pas été interrogés sur l’affaire de la bouteille de gaz pour laquelle, ils ont pourtant été arrêtés. Leurs familles disent les avoir vus pour la dernière fois le 28 janvier 2001 au siège de l'État -major du commandement opérationnel.
On n’entendra plus jamais parler d’eux. Ils ont été exécutés sans jugement, victimes du commandement opérationnel.
Ils s’appellaient : Tchiwan Jean Roger (33 ans), Kuaté Fabrice (21 ans), Kuété Charly (33 ans), Etaba Marc ( 38 ans) , Kouatou Elisée (23 ans), Koundjou Kouatou Charles II (24 ans), Ngouffo Frédéric (34 ans), Chia Eric (32 ans) et Chia Eficain.
Cette affaire avait ému le monde et soulevé une mobilisation générale sans précédent au Cameroun et sur le plan international. Des organisations de défense des droits de l’homme, des mouvements politiques, des organisations religieuses se sont mobilisés aux côtés des familles pour obtenir justice . Le Cardinal Christian Tumi interpelle directement le Président de la République Paul Biya qui a mis en place cette force.
Il va se créer le Comité pour les neuf de Bépanda, en abrégé C9. Amnesty International, l'Association pour la prévention de la torture (APT), la Fédération internationale de l'ACAT (FI.ACAT), la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH), l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'Homme (FIDH/OMCT) somment le gouvernement camerounais de clarifier la situation des neuf disparus de Bépanda. La commission des droits de l’Homme des Nations Unies va aussi exiger la lumière sur cette affaire.
De nombreuses manifestations interdites sont organisées dans la ville de Douala.
Face à cette mobilisation inédite et à la pression internationale, le président de la République Paul Biya ordonne une enquête approfondie sur l'affaire de neuf de Bépanda.
Pour calmer les esprits, on annonce les arrestations de plusieurs officiers qui seraient impliqués dans l’assassinat des 9 de Bepanda. La foule exulte après l’arrestation des officiers impliqués , la mobilisation prend fin.
En réalité, ces officiers de l’armée avaient été arrêtés juste pour calmer la foule et la communauté internationale. En Octobre 2001, soit quelques mois après leur arrestation, les officiers arrêtés sont tous libérés. La procédure judiciaire est annulée et sa reprise à zéro est ordonnée.
La conclusion des enquêtes et le rapport de l'ancien responsable du Commandement opérationnel sont révoltants et insultants pour les familles des victimes. Selon les enquêtes, les suspects se sont évadés d’une cellule au commandement opérationnel, avant leur traduction en justice. Ils se seraient enfuis en creusant un trou sur le mur au niveau des toilettes.
Le rapport de la commission d’enquête mise sur pied par le Président de la République confirme cette version.
D’après le rapport adressé au comité des droits de l’homme des Nations unies , les 9 disparus de Bépanda se sont réfugiés au Nigeria.
En un peu plus d'un an, plus de 1500 Camerounais ont été abattus de manière sommaire et extrajudiciaire.
De nombreuses familles pleurent encore en silence les enfants qu’ils ont injustement perdus. Une douleur indicible. Les grandes douleurs sont muettes.
Que s’est-il passé ? Qui a tué les 9 de Bepanda ? où se trouvent leurs dépouilles ?
Je raconte l’histoire des 9 disparus de Bépanda dans mon livre : “Rivière de sang : Enquêtes sur les morts non élucidées qui ont marqué le Cameroun”
@à la une
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