19/07/2021
Projet socioéconomique élaboré par le Colonel Lotfi.
Peut-on dire que tous les responsables de la guerre de libération avaient été grisés par l’ambition du pouvoir au point d'occulter l’importance de la doctrine et du projet social une fois l’Algérie indépendante ? A notre connaissance, il y a eu deux exceptions : celle d’Abane Ramdane et celle du colonel Lotfi . On ne citera pas le programme politique du Congrès de Tripoli venu trop t**d (Juin 1962) à peine un mois avant la proclamation de l’indépendance et qui été l’œuvre essentiellement de deux personnes : Réda Malek et Mostafa Lacheref. Ce programme de dernière heure a reconnu l’absence de doctrine au sein de l’ALN/FLN mais ne sera pas respecté par les usurpateurs de l’indépendance. Il faut attendre 1976, l’année de la publication de la Charte nationale pour en faire référence.
Le Colonel Lotfi, grâce à ses capacités intellectuelles, a élaboré un projet socioéconomique. En plus de stratège militaire qu’il était. En tant que vrai révolutionnaire, il avait réfléchi au développement futur de l’Algérie en lui consacrant un ouvrage volumineux et détaillé de plus de 270 pages. C’était pour lui un devoir impérieux pour poser les jalons du développement socioéconomique du futur Etat algérien. Il n’avait pas attendu longtemps pour le faire, puisque son projet date de 1958. Pour rappel, Lotfi est tombé au champ d’honneur en 1960, soit deux ans après avoir achevé son projet.
Si Lotfi n’a pas abordé l’aspect doctrinaire, c’est sans doute qu’il voulait éviter un sujet qui risquait de provoquer un clivage au sein de l’ALN/FLN. Il a sans doute jugé que l’état d’esprit qui y régnait en 1958, au sein du CNRA, n’était pas propice pour aborder ce sujet. En tant qu’intellectuel pragmatique, il voulait, par sa démarche, répondre aux aspirations de la nation algérienne, une fois libérée. Ce point de vue est reflété dans l’introduction même de son livre quand il affirme : « Rien, ni le discours, ni la théorie, ni l’aide étrangère, ni la révolution elle-même, ne remplace la mise au travail d’un peuple qui prend en charge ses propres destinées ».
Fort de l’expérience de l’expérience acquise, Lotfi était convaincu que le devenir de l’Algérie indépendante ne pouvait se réaliser que par mise en mouvement du peuple algérien en comptant uniquement sur lui-même. Il affirmait que l’Algérie était suffisamment riche pour nourrir ses habitants. Il citait Roosevelt qui, de passage à Alger, avait déclaré : « J’ai vu la misère la plus inhumaine dans un pays aussi riche que notre Californie ….Les impérialistes disait-il ont volé à ce continent (Afrique ) des milliards ; mais parce qu’ils sont bornés, ils ne comprennent pas que leurs milliards ne sont que des petits sous comparés aux possibilités latentes ». Cette affirmation continue, certainement, au pouvoir d’aujourd’hui.
On peut se poser beaucoup d’interrogations dont celle-ci : « Pourquoi le document élaboré par Lotfi est resté inconnu du publicpendant longtemps, puisque il a fallu attendre le 55ième l’anniversaire du déclenchement de la guerre de libération pour que le pouvoir autorise la publication du livre de Lotfi ». Il faut rappeler que le livre de Lotfi était en possession du moudjahid A. OKBI qui a tenté auparavant de le faire publier, sans succès, par le ministère des anciens moudjahidines. Il a fallu attendre M.C. Abbas, à la tête de ce ministère pour que ce livre voit le jour.
On peut se poser des questions légitimes au sujet du blocage volontaire par le pouvoir de la publication du livre de Lotfi :
• Lotfi a-t-il tenu secret son projet et dans ce cas pour quels motifs ?
• Lotfi a-t-il transmis son projet au CNRA et dans ce cas pourquoi il a été mis aux oubliettes, puisqu’on ne retrouve nulle allusion ou trace dans les archives de la guerre de libération à notre connaissance?
• Quelles sont les raisons volontaires de l’omission du livre de Lotfi par le pouvoir?
Lors de la présentation du livre du « projet socioéconomique » de Lotfi par de M.C. Abbas , ce dernier avait dit : « Ce projet est une lourde responsabilité en ce sens qu’il est considéré comme un trésor et comme un devoir de le porter à la connaissance des présentes et futures générations pour s’en inspirer au cours de leur long cheminement, d’autant plus que ce projet se rapporte à une phase cruciale de l’histoire de notre noble nation ». A ces paroles, on peut rétorquer :
• Si le projet socioéconomique de Lotfi est un trésor, alors pourquoi, il est resté si longtemps inconnu du public et pourquoi son contenu et ses propositions sont restés non exploités ?
• Comment nos générations peuvent en profiter si on leur interdit d’exprimer leurs points de vue (pas de liberté d’expression, d’opinion ou de représentation) ?
• Pourquoi, durant la guerre de libération, ce projet n’a pas reçu l’intérêt qu’il mérite?
Le projet de Lotfi soulève des questions que nos historiens deevront élucider les zones d’ombre tenues secrètes sur les circonstances douteuses de son élimination par l’armée française en 1960. C’est, sans doute, pour occulter la mémoire et l’œuvre de cet authentique révolutionnaire. Pour preuve, le pouvoir a interdit longtemps la publication du livre de Lotfi afin d’occulter ses idées et faire oublier sa personnalité.
Si Lotfi a élaboré son ouvrage sur le projet socioéconomique, ce n’est certainement pas pour qu’il soit glorifié à titre posthume, à l’occasion de la commémoration de sa mort mais pour que le peuple vive dans une Algérie libre et prospère. Comme il aimait l’Algérie et son peuple, son vœu, de combattre à côté de son peuple pour relever son moral, a été exaucé puisque il est mort en plein combat. Lotfi avait dénoncé, dans une lettre adressé à Ferhat Abbas, le comportement des chefs militaires extérieurs de l’ALN/FLN qu’il avait qualifiés « de loups assoiffés de pouvoir » (futurs usurpateurs) qui guettaient le moment propice pour se jeter sur leurs proies à ‘linstar de bêtes sauvages et féroces.