29/05/2026
LE FÉMINICIDE AU CAMEROUN :
Analyse des causes profondes d'un fléau silencieux
Le féminicide :meurtre d'une femme en raison de son sexe ou dans le cadre d'une relation intime,constitue l'une des manifestations les plus tragiques de la violence de genre en Afrique subsaharienne. Au Cameroun, ce phénomène demeure largement sous-documenté, mais ses racines plongent profondément dans le tissu social, éducatif et psychologique de la société. Deux causes majeures méritent une attention particulière : la pression familiale exercée sur les hommes pour la constitution d'un foyer, d'une part, et les défaillances structurelles de l'éducation masculine, d'autre part.
I. La pression familiale : quand le mariage devient une contrainte
Dans de nombreuses familles camerounaises, le mariage et la procréation constituent des rites de passage incontournables, voire des impératifs sociaux auxquels tout homme se voit soumis dès qu'il atteint un certain âge. L'injonction familiale , « Tu es trop vieux, il faut avoir des enfants » s'impose avec une force telle qu'elle contraint bon nombre d'hommes à s'engager dans une union conjugale sans y être réellement préparés, ni émotionnellement ni psychologiquement.
Cette entrée forcée dans la vie matrimoniale a des conséquences désastreuses sur la dynamique du couple. L'homme, n'ayant pas choisi librement sa compagne, reporte affection et investissement émotionnel non pas sur son épouse, mais exclusivement sur les enfants issus de l'union. La femme se retrouve alors progressivement marginalisée au sein de son propre foyer : les biens immobiliers sont enregistrés au nom des enfants, les projets de vie sont planifiés autour de leur avenir, et elle-même est reléguée au rang de simple prestataire domestique.
Cette désaffection conjugale engendre chez la femme un sentiment profond d'abandon, d'invisibilité et de dépossession de soi. Privée d'amour, de reconnaissance et de sécurité patrimoniale, elle devient une étrangère dans sa propre demeure. C'est dans ce terrain de tensions accumulées, d'incompréhension mutuelle et de frustrations non résolues que germent trop souvent les comportements violents qui peuvent mener jusqu'au drame irréparable.
II. L'éducation masculine en Afrique : le piège de la virilité silencieuse
La seconde cause réside dans les fondements mêmes de l'éducation transmise aux garçons dans le contexte africain. Dès le plus jeune âge, il leur est enseigné qu'un homme ne pleure pas, qu'un homme ne montre pas sa faiblesse, qu'un homme surmonte seul ses tourments intérieurs. Cette injonction au stoïcisme, si elle se veut une leçon de résilience, constitue en réalité un obstacle majeur à la santé mentale masculine.
En effet, l'impossibilité d'exprimer ses émotions ,la tristesse, la peur, l'anxiété, le sentiment d'échec, ne les fait pas disparaître. Elle les refoule. Au fil des années, ces émotions s'accumulent en couches successives, formant une masse de frustrations latentes que l'homme est incapable d'identifier, de nommer ou d'évacuer sainement. Lorsque cette pression intérieure atteint un point de rupture, elle se manifeste sous forme de comportements violents, souvent dirigés contre les personnes les plus proches : la conjointe et les enfants.
Ce phénomène est aggravé par l'absence quasi-totale de cadres de soutien psychologique accessibles et déstigmatisés en milieu masculin. Les services de santé mentale restent rares, coûteux et culturellement perçus comme une marque de faiblesse. Ainsi, sans espace pour déposer leurs souffrances, bon nombre d'hommes se retrouvent à « diverser » pour reprendre une expression populaire , leurs frustrations sur celles et ceux qui les entourent, au lieu de les traiter à leur source.
Conclusion : Agir en amont pour protéger les femmes
Le féminicide ne surgit pas de nulle part. Il est le produit d'un long processus de déshumanisation alimenté par des normes sociales rigides, des unions mal consenties et des hommes émotionnellement fragilisés par une éducation qui les a privés du droit à leur propre vulnérabilité. Lutter contre ce fléau exige donc une double action : d'une part, déconstruire les injonctions matrimoniales qui poussent à des unions précipitées et non consenties ; d'autre part, repenser l'éducation des garçons pour leur enseigner que la gestion saine des émotions est une force, non une faiblesse.
La protection des femmes passe inévitablement par la libération émotionnelle des hommes. C'est là un chantier collectif, urgent et indispensable pour toute société qui aspire à la justice et à la dignité humaine.
Article rédigé par Luabalbé Edouard.