30/10/2026
Yannick Haenel fait partie des finalistes du , dévoilés ce 27 octobre. Verdict le 3 novembre.
Dans cette attente, découvrez notre chronique :
La chance et la charge d’enseigner
Il est des vocations qui encombrent une vie autant qu’elles lui donnent un sens. Dans La Solitude des professeurs est infinie, Haenel retrouve Jean Deichel, son double romanesque, jeune professeur stagiaire de français dans un collège de banlieue des années 1990. Dix-sept ans d’enseignement ont ôté à l’écrivain toute tentation d’hagiographie, sans entamer sa ferveur.
Toute la réussite du roman tient à cette juste distance, celle du souvenir autant que de l’écriture. Haenel ne fait pas de son personnage un héros, mais un homme tenu à l’héroïsme. Sa foi absolue dans l’enseignement doit chaque jour passer l’examen de la réalité. Et le réel résiste. Les cours déraillent, les élèves débordent, les collègues intriguent. De cet écart entre l’idéal et le réel naît une culpabilité presque consubstantielle au professorat. Aux reproches de la société s’ajoutent ceux que les enseignants s’infligent. Chaque cours appelle son examen de conscience, chaque incident devient un spectre dont on redoute obsessionnellement le retour.
Cette vie nerveuse, Haenel la saisit dans une langue ample, élégante et précise. Capable de passer du grotesque à l’épiphanie, il restitue les vertiges d’un métier où une heure peut vous rendre le monde et la suivante vous le retirer. Il dit aussi deux solitudes : celle, terrible, d’une institution qui abandonne. Et celle, parfois étoilée, où le professeur, face à ses élèves, se retrouve face à lui-même. La transmission peut opérer des miracles. Ainsi de ces élèves qui lisent un texte effacé du tableau : magnifique métaphore de ce qui demeure quand les mots ont disparu.
Il fallait ce mélange de lucidité et de ferveur, de conscience et de fougue, pour raconter ce métier impossible. Ce travail qui rend au centuple ce qu’on lui donne, mais auquel la société refuse trop souvent la reconnaissance qu’il mérite.
Ce livre ne donnera pas le regret d’avoir été professeur, mais pourrait donner à ceux qui ne l’ont jamais été le remords de ne pas l’avoir été.
« La Solitude des professeurs est infinie », Yannick Haenel (Gallimard, 2026).
« La chance et la charge d’enseigner », chronique à retrouver dans le prochain numéro d’ECmag, qui paraîtra en novembre 2026.