15/10/2018
Merci à tous ceux venus écouter Sophie parler du désir adolescent et des sexualités non normatives chez Choukri, Bouraoui et Taïa !
Pour ceux qui n'ont pas pu être là, un petit florilège :
"Je pense que c'est compliqué d'aimer une fille. Il faut du courage, de la force, de la patience. Je pense que beaucoup d'entre nous, ici, au lycée, ont refusé à cause de cela. Je pense que beaucoup de filles dans le monde ont voulu mourir à cause de cela. C'est irrésistible d'aimer une fille. C'est le corps qui s'évanouit. Ça entre dans la tête et ça bat, comme les cymbales du carnaval de Zurich. C'est quitter la foule et le cortège. C'est très dur de ne pas trouver sa place en classe, en famille. C'est très dur d'aimer un mauvais feuilleton comme 'Dynastie'." (Nina Bouraoui, 'La Vie heureuse', p. 102)
"Amr n'est pas gros, il est fin, la finesse même. Une finesse féminine. Il est coquet, soigneux, passant des heures devant la glace à se pomponner, à s'arranger, à vérifier tout, à mettre des crèmes, du gel, à essayer plusieurs vêtements sans réussir à se décider, il veut être le plus beau, le plus charmant, celui qu'on aimera d'emblée, de qui on essayera de se rapprocher, à qui on passera tous ses caprices, qu'on chouchoutera. Il le mérite. Ça ne se discute pas. Il est conscient de son pouvoir, de son charisme, mais il n'en abuse pas pour autant. il donne, il se donne volontiers sans dépasser certaines limites. Quelque chose d'aristocratique.
Amr vient d'une riche famille caïrote. Celle-ci n'a pas toujours été tendre à son égard. Elle lui disait des mots qui blessent, qui empêchent de vivre, elle les lui criait chaque jour. On reprochait à Amr d'être féminin, de ne pas être comme on l'attendait, d'être différent. On n'a pas essayé de comprendre, on a condamné tout de suite. On l'insultait, le pauvre Amr, on l'humiliait.
'Mais pourquoi tu es comme ça ?
- Comme ça ! Comme ça comment... Je ne comprends pas.
- Tu n'es pas comme les autres."
(Abdellah Taïa, 'Le rouge du tarbouche', p. 80)
"Assia nue. je m'imaginais toute la planète dans sa nudité : les arbres perdant leurs feuilles, les hommes abandonnant leurs habits, les animaux quittant leur chevelure. Nu. Tout l'univers se mettant nu. La robe glissa sur le corps d'Assia. Toute nue. Assia complètement nue. La fille du propriétaire du jardin était nue ! Un corps d'une blancheur lumineuse. Une chevelure d'un noir splendide. [...] J'avais l'eau à la bouche, le miel à la bouche. Tout mon corps était secoué par un tremblement de plaisir. J'étais las, heureux sur la branche du figuier. [...] J'avais oublié mes petites affaires. Assia nageait, plongeait, jouait avec l'eau, comme une sirène. Elle apparaissait et disparaissait. Le jardin s'enveloppait des cris et chants des animaux. Tout était. Elle jouait avec son corps, se mettant sur le dos, sur le côté, les jambes en l'air, la tête dans l'eau... [...] Je fus longtemps habité par cette image : le corps nubile dans sa nudité révélée. Assia restera dans ma mémoire. Image fugitive et initiation visuelle." (Mohamed Choukri, 'Le pain nu', 1973, traduit par Tahar Ben Jelloun en 1980)
"Je suis seule. Je perds mon chemin. Je cours. La neige encercle. Je ne m'arrête pas. Je suis excitée. Ma peau brûle. J'ai du désir dans mon centre. Un désir qui ne repose sur rien, nourri de ma chair. Rien de Saint-Malo, ni Antoine, ni Arnaud, ni les inconnus que j'embrasse dans mes rêves. [...] Rien de la télévision, ni les corps anonymes, ni les images pornographiques. C'est un désir sans objet, sans réalité, lié à la forêt, à la neige, au silence. Je ne sens plus mes jambes. Je suis triste et heureuse. Je suis seule et envahie. Je veux rire et pleurer. Je tombe amoureuse, je crois, sans reconnaître le visage de celui que j'aime soudaine plus que moi." (Nina Bouraoui, 'La Vie heureuse', p. 47)