05/05/2023
Pour être chercheur en sciences psychologiques, il faut très souvent être aussi philosophe. Nous devons par exemple nous demander : qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que la dépression ? Qu'est-ce que la solitude ? En d'autres termes, nous voulons connaître l'ontologie des constructions psychologiques, c'est-à-dire leur réalité et leur mode d'existence.
Prenons l'exemple des émotions. Que sont-elles vraiment ? Les émotions sont généralement considérées comme des "types naturels" ou comme une véritable colère intérieure qui affecte notre comportement (par exemple en donnant un coup de poing ou en criant) et qui se manifeste sur nos visages. Cependant, Lisa Feldman-Barrett (2017) passe en r***e des décennies de preuves et soutient que les émotions ne sont pas des types naturels. Au contraire, les comportements et les expressions faciales sont rendus significatifs par leur classement dans des catégories d'émotions socialement reconnues, telles que la "colère" et le "bonheur". Ainsi, différents cas de colère donneront lieu à différentes expressions faciales (on peut sourire tout en étant très en colère !) et à différents comportements (on peut donner un coup de poing, mais on peut aussi écrire calmement un courriel). Il n'est pas nécessaire que ces comportements aient une activité cérébrale commune pour que les gens les qualifient tous de "colère". Feldman-Barrett définit les émotions comme "un état cérébral qui donne un sens au réseau sensoriel". Les émotions sont donc réelles, mais dans quel sens ? Les émotions sont des constructions sociales sous-tendues par des dynamiques biologiques complexes.
De même, qu'est-ce que la dépression ? Au lieu de considérer la dépression comme une chose unique et inobservable qui provoque ensuite des symptômes (tels que la déprime, le manque d'énergie, les troubles du sommeil, l'absence de motivation pour poursuivre des objectifs), on peut au contraire conceptualiser la dépression comme un réseau. Ce qui constitue ce réseau, ce sont les symptômes eux-mêmes ! (Fried & Cramer, 2017) Ces symptômes sont conceptualisés pour s'influencer mutuellement, de sorte que les troubles du sommeil peuvent être ceux qui affectent le manque d'énergie, ce qui diminue ensuite l'humeur de la personne, ce qui affecte à nouveau le sommeil, et ainsi de suite. Le réseau de symptômes interagit avec lui-même, ce qui nous donne le tableau clinique de la dépression. Cela nous permet de penser différemment la dépression et de la traiter différemment !
Barrett, L. F. (2017). Comment les émotions sont fabriquées : La vie secrète du cerveau. Pan Macmillan.
Fried, E. I., & Cramer, A. O. (2017). Aller de l'avant : Défis et orientations pour la théorie et la méthodologie des réseaux psychopathologiques. Perspectives on Psychological Science, 12(6), 999-1020.
Lisa Feldman Barrett
Eiko Fried