06/01/2024
Être triste, c’est un attribut de la condition humaine, un perpétuel fardeau. Et l’Islam—dans son esprit et sa lettre—est une invitation permanente à transcender cet insupportable poids sous lequel nous ployons tous. Ainsi, le “Saint Récital” nous rappelle: “Allah veut alléger votre fardeau, parce que l’humain est pétri de faiblesse. (Coran, 4:28).”
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Salut à tous. Merci pour votre attention. On est vendredi, jour exalté parmi les jours. Et l’objet de cette introspection que je partage volontiers, c’est de vous inviter à ne pas céder à l’effondrement, quand à l’éclat de vos jours ensoleillés se succède une grisaille qui menace de vous noyer, corps et esprit. Encore une fois, salutations.
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La tristesse, la mélancolie. Ça arrive même aux meilleurs parmi nous. Comme le loup à la porte de la bergerie, il n’est pas question de nier ce qui est objectivement indéniable, mais de veiller à tenir le péril à l’écart.
Avant tout propos, il s’impose une remarque:
Nous vivons en des temps, où un certain culte de la fragilité—la vénération de la vulnérabilité—nous exhorte à traquer nos émotions et à nous y assujettir.
Dans un tel contexte, prêcher la prééminence de l’esprit sur l’émotion pourrait nous exposer à être étiquetée de “toxique”.
C’est une forme de tyrannie de la mode qui doit être nulle et non avenue.
La sagesse ne tend pas l’oreille au concert des délires à la mode.
En tout cas, le “Saint Récital” est clair quant à ce qui concerne la conduite à tenir face à l’ivresse de nos émotions:
Ne jamais se soumettre au diktat de l’affliction quand le ciel nous semble tomber sur la tête, quand nos désirs sont frustrés;
et éviter absolument de se draper de gloriole, d’être d’une joie débridée de manière indue, quand tout semble tourner rond pour nous (Coran, 57:22).
Chez les stoïciens gréco-romains (bien des siècles avant le début de la Révélation en 610), l’on chérissait une notion: “amor fati”—l’amour du destin.
Il ne faut pas le confondre au fatalisme.
Le fataliste attend; mais celui qui professe “l’amor fati” est un “agent” dont l’esprit est dégagé du nuage de l’anxiété et de l’ingérence des peurs irrationnelles.
Professer “l’amor fati”, c’est réclamer son statut d’homme libre qui avance sans crouler sous le fardeau des probabilités fâcheuses de l’existence.
En Islam, l’équivalent de cet “amor fati” si cher aux stoïciens—Sénèque, Marc Aurèle, Epictète—c’est le “maktuub” ou le “qadr”.
Le musulman doit se réconcilier avec le “qadr”—il doit avoir l’amour du destin. Il doit être à même de vaquer à son quotidien, sachant ceci:
"Aucun malheur n'advient sur la terre ni en vous-mêmes que Nous [Allah] n'ayons auparavant consigné dans un Livre, avant même que Nous l'ayons créé (Coran, 57:22).”
Autrement dit, l’homme réconcilié avec le “qadr” est destiné à contrôler ce qui lui arrive de contrôlable, et à subir, sans se consumer de névroses, ce qui échappe à son contrôle.
Voici un fait:
La tristesse résulte d’une lecture de rejet que—par le train de nos pensées—nous faisons d’une quelconque situation fâcheuse.
Le drame, comme indiqué précédemment, c’est que la tristesse est le lot de tous, même du meilleur d’entre les humains.
Mais elle n’a d’emprise que là où elle est cajolée, là où on lui accorde une belle attention.
Et le défi pour l’humain, c’est de refuser à la tristesse l’attention dont elle s’alimente. Ce défi nécessite qu’on le relève perpétuellement.
Pourquoi?
Un esprit triste est un formidable atelier pour le diable. Elle fertilise en l’humain la seule pulsion qui survit quand elle est présente—l’apathie, état de reddition de l’âme aux injonctions du chaos et de la déchéance.
Don’t be sad. Oui, il faut fuir la tristesse.
La tristesse, aux yeux du récit islamique, n’est pas un trésor à chérir.
Voyez-vous, après les événements de la Grotte de Hira qui marqua le début de la Révélation avec les premiers versets de la Surat “Iqra”, Habib Al-Mustapha—paix sur lui—connaîtra une brève nuit de l’âme.
Selon la Sirah, Mohammad passera un intervalle sans voir surgir de “l’horizon suprême” cette “force inouïe”—l’archange intermédiaire chargé de révélation; l’intermédiaire entre le Rabb (le Seigneur) et le Mundhir, l’Avertisseur.
Une tristesse—pire, une dépression—se saisit du Messenger, qui craint alors s’être montré indigne de sa Mission qui ne faisait que commencer.
Bien entendu, l’épisode n’était pas une nécessité en soi.
Mais il entrait dans le cadre de la pédagogie du Divin, dont chaque prescription pour les hommes—au lieu d’être péremptoire—doit coïncider avec une situation bien bassement humaine.
Car, comment mieux nous déconseiller la tristesse qu’à travers l’exemple du Messager lui-même?
Ainsi donc, quand la leçon fut administrée, la Révélation reprit son cours avec une quasi remonstrance qui laisse le Prophète sans aucun doute sur le fait que la tristesse n’est pas un état de santé spirituel—ni pour lui, ni pour sa communauté.
Aurait-il vraiment quelque raison de jamais se vautrer dans la dépression?
Eh bien, pour qu’il se rende compte que non, le “Saint Récital” lui soumet une série de questions rhétoriques:
“[Ton Seigneur], ne t’a-t-Il pas trouvé orphelin, et t’a alors donné asile?
“Ne t’a-t-Il pas trouvé égaré, et t’a alors guidé ?
“Ne t’a-t-Il pas trouvé pauvre, et t’a alors enrichi ?”
Allah, interpellant ainsi le Messager sur les innombrables raisons pour lesquelles il doit se dégager de ce drap de tristesse, le rassura auparavant:
“Ton Seigneur ne t’a point délaissé, et tu ne fais, de sa part, l’objet d’aucune haine. (Coran, 93:3).”
La récitation de ce chapitre du “Saint Récital”—la Surat Ad-Duhaa—nous est recommandée quand l’insupportable fardeau de l’existence menace de nous précipiter du haut de quelque falaise.
Sous l’étreinte de la tristesse, la brume qui nous envahit peut être si épaisse au point de nous faire perdre de vue des principes qui sont d’habitude à portée d’usage—l’amor fati, bien sûr; et la sagesse qu’induit notre réconciliation avec le “qadr”.
Mais quelle que soit cette étreinte de la tristesse, une récitation de la Surat Ad-Duhaa nous rappellera à notre devoir de gratitude; gratitude pour tout ce qui reste debout de l’immense édifice de notre existence.
Et là où la Surat Ad-Duhaa invite le Messager à se rappeler du temps où il était un vulnérable orphelin—orphelin intimidé par le dénuement—elle pourrait attirer notre attention en panne sur toute une gamme de raisons nous appelant à la joie.
Avoir l’usage de tous ses sens et de toutes ses facultés; disposer d’un gîte et d’un couvert; j***r de l’estime de ses parents et amis;
être parmi les vivants; respirer l’air pur qui nous reviendrait si cher s’il nous était facturé comme l’eau et l’électricité; être en forme et capable de repartir à zéro…
Bref, méditer sur la Surat Ad-Duhaa éveillera l’esprit attentif sur la splendeur d’un monde plus bienveillant;
un monde bien plus commode que celui que nous aurons rendu si étroit et infernal par l’alchimie d’un train de pensées tristes.
Pour résumer, il n’y a aucune plus-value spirituelle à la tristesse.
Et sur ce, bon vendredi à tous.
Puissions nous résister sous le fardeau de la condition humaine qui nous rend si fragile?
Puissions-nous ériger des remparts qui empêchent l’intrusion dans nos esprits de tout germe du chaos!
Puissions-nous être toujours justes et équitables, soucieux du respect de nos droits comme du respect des droits d’autrui.
Dans l’amour et l’espérance, cultivons nos jardins. Et je souhaite à nous tous une vie de joie dans la décence; une existence faite d’harmonie et d’alignement sur la volonté suprême du Divin.
Bon vendredi! Wa salaam!
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