24/08/2020
LE DILEMME DES ÉCRIVAINS AFRICAINS
Qui a peur du wolof ? [EXTRAIT]
[Coupés de leurs compatriotes
Les auteurs vivants ne sont pas en reste. On les voit sur tous les podiums et plateaux de télévision, concentrés ou désinvoltes, mais toujours bien décidés à remettre l’Afrique sur ses pieds. Toutefois, ce n’est peut-être là qu’une façon de parler : en « postcolonie », l’inquiétude pour l’avenir du continent n’est plus la chose du monde la mieux partagée, et certains auteurs, on ne sait trop pourquoi, se mettent en position de tir dès qu’ils entendent le mot « identité ». Ce sont les mêmes qui, pourtant, se vantent à l’occasion de pimenter et de faire délirer une langue française un peu trop sage et pâlichonne à leur goût…
En vérité, ils se seraient bien passés de ces cabrioles stylistiques, mais il est si difficile, pour parler comme le poète haïtien Léon Laleau, de « dire avec des mots de France [un] cœur venu du Sénégal »… Si tout écrivain entretient des rapports orageux avec les mots, dans le cas de l’auteur africain, c’est sa langue d’écriture qui est tout entière problématique. On m’a ainsi demandé d’abord : « Pourquoi écrivez-vous en français ? », puis, après la parution de mon roman Doomi Golo : « Pourquoi écrivez-vous en wolof ? » Personne n’a besoin de lire vos livres pour vous poser ces questions, qui charrient toutes les frustrations d’un échange humain avorté, aux antipodes du projet littéraire.
Il se pourrait bien que la névrose linguistique soit une spécificité francophone : si, au Zimbabwe ou au Kenya — deux exemples choisis au hasard —, on ne fait pas de fixation sur le sujet, c’est en partie grâce à la cohabitation, même ambiguë, entre l’anglais et les langues nationales dans les ex-colonies britanniques. Les intellectuels francophones ont, quant à eux, toujours été plus réticents à se faire à l’idée que leurs langues ne sont en rien inférieures à celle de Molière.]
[Pour autant qu’on parle de littérature, il n’existe nulle part un commerçant nommé « public » passant commande de sa fiction à un fournisseur et payant à la livraison. À ce compte, un certain Guy des Cars, qui a sans doute vendu plus de livres que Jean-Paul Sartre et Albert Camus réunis, serait le plus grand romancier français du XXe siècle. Dès lors que la trace est l’enjeu, ce sont les textes qui créent le public, et non l’inverse. Stendhal met en évidence ce pari sur la durée lorsque, comparant l’écriture de son roman Le Rouge et le Noir à l’achat d’un billet de loterie, il conclut : « Le gros lot se réduit à ceci : être lu en 1935. »]
[L’Afrique est le continent où l’écart entre les auteurs et leurs compatriotes est le plus grand. On en est même venu à douter de l’aptitude de ses langues à la création littéraire.]
[Mais quelques auteurs de génie ne peuvent à eux seuls nous masquer le manque de caractère de cette littérature devenue peu à peu une vague commodité stratégique pour Paris. Fait unique, la France consent à financer entièrement la littérature de ses ex-colonies parce qu’il lui faut bien tenir son rang, surtout au moment où elle sent le sol se dérober sous ses pas.
Un tel système de domination, porté par la lourde machinerie francophone, est pourtant en train de donner des signes d’essoufflement. La greffe n’a pas pris, et on se rend compte d’un seul coup que la production africaine d’expression française a toujours été, en définitive, une littérature de transition. Au Sénégal, la littérature wolof pourrait se substituer à elle plus tôt qu’on ne croit. Dans vingt ans ? Dans trente ans ? Peu importe : à l’échelle de l’histoire, c’est à peine le temps d’un clin d’œil. Si c’est devenu inéluctable dans ce pays francophile entre tous, c’est que, tôt ou t**d, il en sera de même partout ailleurs en Afrique.
En somme, rira bien qui écrira le dernier…]
Boubacar Boris Diop
Écrivain et essayiste, professeur invité à l’Université américaine du Nigeria. Auteur de Murambi, le livre des ossements (Zulma, Paris, 2011) et de Doomi Golo (Papyrus Afrique, Dakar, 2003).
https://www.monde-diplomatique.fr/2017/03/DIOP/57237