02/02/2026
LA VISION EUROPÉOCENTRISTE DU MONDE …
L’AFRIQUE ET L’HISTORICITÉ *
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HEGEL estimait en 1830 dans son livre « La raison dans l’histoire » que l'Afrique « ne fait pas partie du monde historique, elle ne montre ni mouvement, ni développement et ce qui s'est passé, c'est-à-dire au Nord, relève du monde asiatique et européen...
Carthage fut là un élément important et passager. Mais elle appartient à l'Asie en tant que colonie phénicienne.
L'Egypte sera examinée au passage de l'esprit humain de l'Est à l'Ouest, mais ne relève pas de l'esprit africain ; ce que nous comprenons en somme sous le nom d'Afrique, c'est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l'esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l'histoire universelle » [1].
Depuis, les propos ethnocentristes et réducteurs abondent dans ce sens.
Ils sont nombreux, en effet, à considérer que «… ces peuples n'ont rien donné à l’humanité ; et il faut bien que quelque chose en eux les en ait empêché... » [2] et pour ne prendre que « ces deux races humaines habitant l'Afrique (qui) ont seules joué un rôle efficient dans l'histoire universelle : en premier lieu et d'une façon considérable, les Egyptiens puis les peuples du Nord d'Afrique » [3].
On trouve aussi dans ce concert nihiliste le spécialiste du Maghreb, Charles André Julien, pour qui «... l'Afrique Noire, la véritable Afrique se dérobe à l'histoire » [4].
Pour appuyer cette thèse réductrice, l'historiographie coloniale a fait sienne le principal apport civilisationnel constitué par l'Égypte pharaonique.
Comme il est difficile de l'effacer, l'Europe se l'est approprié. Ainsi « l'Égypte antique entre dans une ligne clairement tracée : elle est l'un des fondements, avant la Grèce et avant Rome, de civilisation européenne on lui donne une origine blanche : indo-européenne, sémite ou inconnue » [5].
L'exclusion de l'Afrique de l'histoire dans le regard européen a été fortement remarquée pendant la colonisation et tout particulièrement quand les puissances coloniales ont commencé à donner des noms aux espaces africains.
Un géographe a pertinemment fait observer que la «... grille de dénomination des territoires coloniaux est à cet égard symboliquement parlante : la plupart portent des noms de nature, en majorité des hydronymes, tandis que les socionymes sont pour ainsi dire absents.
L'identification par la nature n'est pas neutre. Elle proclame que les colonies sont de pures créations de l'Europe et qu'elles n'ont pas d'histoire pour le regard européen ». [6]
DES HISTORIENS AFRICAINS CONTRE LA VISION EUROPÉENNE
Face à cette usurpation historique, deux princes [7] de l'histoire africaine ont œuvré à la tâche de la réhabilitation de l'Afrique.
Grâce à ses travaux sur l'Égypte pharaonique, le Sénégalais Cheik Anta Diop a réussi à montrer qu'elle était n***e et non pas indo-européenne, et par là l'antériorité de la civilisation africaine par rapport à celle gréco-romaine [8] sur la base de laquelle l'Europe a bâti la sienne.
Contestée au départ, sa thèse est aujourd’hui unanimement admise par les cercles scientifiques spécialisés en égyptologie [9].
Dans la même perspective, le Burkinabé J. Ki-Zerbo, en insistant sur une approche totale [10] de l'histoire africaine et en essayant de reconstituer une continuité historique du continent , a contribué à réconcilier l'Afrique avec l'Histoire universelle.
Par cette incursion historique, non sans intérêt d'ailleurs, il n'est pas permis de conclure sur un débat passionné et passionnant portant sur l'apport des différents peuples à la civilisation universelle.
Et si les différents propos évoqués plus haut ont été sollicités, c’est parce qu’ils s’insèrent dans les préoccupations de ce travail.
Car l'historicité reniée et refusée à l'Afrique noire était totale ; autrement dit, cette appréciation se répercutera immanquablement sur les organisations institutionnelles, étatiques, les territoires et limites des peuples ayant habité l'Afrique sud-saharienne.
Ainsi, ils seront considérés comme des entités claniques et tribales, ne pouvant même pas prétendre à la qualité de nations et de peuples [11] sans aucune structure étatique et n'ayant aucun sens du territoire et de ses frontières.
Un historien hongrois de renom, Endré S*k, considère que « la grande majorité des peuples africains n'ayant pas de classes, ne constituait pas d'Etat dans le sens propre du mot. Plus exactement, l'Etat et les classes sociales n'existaient qu'à l'état embryonnaire.
C'est pourquoi on ne peut, en ce qui concerne ces peuples, parler de leur histoire, dans le sens scientifique de ce terme, avant l'apparition des usurpateurs européens » [12].
Si on exclut les historiens et africanistes [13] ayant pris fait et cause pour la réhabilitation de l'Afrique noire, l'historiographie coloniale fait peu de cas des institutions étatiques et de la conception des Africains quant au territoire et aux frontières.
* NB: ce texte est un extrait de ma thèse d’Etat soutenue en avril 1988 .
Intitulé :
L’INTANGIBILITÉ DES FRONTIÈRES ET ESPACE ÉTATIQUE EN AFRIQUE .
Publiée en 1989 . LGDJ , Paris, 255.
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NOTES
[1] G.W.F. HEGEL, « La raison dans l'histoire », Paris, 10/18, 1971, 307 p.. p. 269. Voir également les pages 245-269.
Dans son ouvrage (« Histoire de l'Afrique Noire », Hatier, Paris, 1978, 731 p.) l'historien burkinabé J. KI-ZERBO cite de nombreux propos dans ce sens ; voir les pages 10-11 et 636-637 ; Edem KODJO, « ... El demain l'Afrique », Paris, Stock, 1985, 366 p., p. 34.
Il importe de faire observer que le marxisme sous l'influence d'Hegel a repris plus ou moins cet écart sémantique.
Yves PERSON le souligne en ces termes : « Marx n'a pas clairement distingué les nationalités des nations, liées à l'Etat, qui était nécessairement l'ennemi comme outil de la classe dominante.
L'opposition qu'il a esquissé entre « Nations sans histoire » et « Nations historiques » n'est pas digne de son génie critique », pour ajouter un peu plus loin qu’ « Engels n'a jamais pu se dégager entièrement du nationalisme allemand de sa jeunesse et du mépris, hérité de Hegel, pour les peuples qualifiés de « non historiques ». In Présentation du Colloque portant sur « Minorités nationales en France », Temps Modernes, septembre 1973, pp. 1-19, p.4.
Voir également Y. PERSON, « Impérialismes linguistique et colonialisme », idem.. pp. 90-118, p. 90.
D'ailleurs le professeur BURDEAU ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme, en parlant du problème national dans les Etats nouveaux, que « …dès lors qu'il est de bon ton de faire le procès du colonialisme, la première charge à inscrire au dossier de l'accusation serait d'avoir inoculé le virus historique à des peuples sans passé sinon sans mémoire » in « L'Etat », Paris, Seuil, 1970, 187 p. p. 39.
[2] P. GAZOTTE in La r***e de Paris, octobre 1957, p. 12, cité par KI-ZERBO, op. cit., p. 10.
[3] Eugène PITTARD, « Les races et l'histoire », Paris, Albin Michel, 1953, p. 505, cité par J.K. ZERBO, op.cit., p. 10.
[4] Ch. A. JULIEN, « L'Histoire de l'Afrique », Paris, P.U.F., 1941, cité par KI-ZERBO, op. cit., p. 11.
[5] Jean-Pierre N'DIAYE, « Aux sources du génie noir », J.A., nº 1316, 26 mars 1986, pp. 9-13. Il s'agit d'un texte portant témoignage du rôle joué par Cheik Anta DIOP, écrit après la mort de ce dernier le 7 février 1986, dans le rétablissement de l'historicité et de l'antériorité de la civilisation africaine.
[6] Roland POURTIERE, « Les géographes et le partage de l'Afrique » in n° spécial d'Hérodote sur les frontières, n°41, avril-juin 1986, pp. 91-108, p. 91.
[7] Si Fernard BRAUDEL a été considéré, à juste titre d'ailleurs, comme un prince de l'histoire (Pierre COUBERT, « Un prince de l'histoire ». Le Monde du 30 novembre 1985), il n'est peut-être pas exagéré de reconnaitre la même qualité, du moins pour ce qui est de l'histoire africaine, à deux historiens africains émérites que sont le Sénégalais Cheik Anta Diop et le Burkinabé Joseph Ki-Zerbo.
[8] Il est établi que les Grecs ont abondamment puisé dans la civilisation égyptienne; le Grec Clément d'Alexandrie aurait dit « Un ouvrage de mille pages ne suffit pas pour citer le nom de mes compatriotes qui ont usé et abusé des découvertes égyptiennes », cité par Joséphine GUIDY-WANDJA, « Un grand homme plein d'humilité », (un texte de témoignage sur Anta Diop), J.A. n° 1323 du 14 mai 1986.
[9] Il semble que Jean SURET-CANALE ne partage pas la thèse de l'égyptologue sénégalais.
Il considère que s'il est « parti d'excellents principes, (il) s'est malheureusement placé (en contradiction complète avec les principes qu'il formulait dans la préface de son ouvrage) sur le terrain même de ses adversaires qu'il voulait combattre et d'ajouter qu'« il est vrai que Cheik Anta Diop fait des Égyptiens anciens des hommes de race noire. Mais il raille avec raison tels « savants » européens qui, par préjugé raciste inavoué, ont voulu « blanchir » à tout prix et donner une origine « n***e » aux civilisations des Sumériens, des Carthaginois et... des Bretons».
Sur les arguments remettant en cause la thèse du Cheik Anta Diop, voir Jean SURET-CANALE, « Afrique noire. Géographie. Civilisation. Histoire », Paris, Ed. Sociales, 3 éd., 1973, 395 p., pp. 64-88.
Notons cependant que la thèse de Diop n’a reçu la consécration qu’en 1974 à l’occasion d’un colloque international organisé sous l’égide de l’UNESCO. Alors que la 3e éd. de l’ouvrage de Jean SURET-CANALE date de 1973.
Sur l'itinéraire des travaux de l'Egyptologue Sénégalais et sa thèse fondamentale, voir Jean-Pierre N'DIAYE, op. cit., et E. KODJO, « Cheik Anta Diop ou la pensée à contre-courant », Le Monde Dioplomatique, mars 1986. Sa thèse est parue la première fois en 1954 dans son fameux ouvrage « Nations Nègres et Culture », Présence Africaine, Paris, 21., 1979, 572 p.
Voir sur ce débat les développements d'un autre historien africain: Elikia M'Bkolo, « Historicité et pouvoir d'Etat en Afrique noire. Réflexions sur les pratiques d'Etat et les idéologies dominantes », in Relations Internationales, n° 34, été 1983, pp. 197-213, pp. 206-207.
[10] Le professeur J. KI-ZERBO estime que l'approche de l'histoire africaine ne doit pas obligatoirement être fondée que sur le document écrit.
Ceci est d'autant plus vrai que « La rareté actuelle des documents écrits pose... l’un des principaux problèmes de l'historiographie africaine.
Elle nous invite à nous rallier avec enthousiasme à l'école historique la plus moderne, la plus compréhensive, la plus progressive, la plus riche en possibilités pour l'exploration du passé : celle des tenants de l'histoire totale...
Nous ne nions pas, loin de là, la valeur des preuves écrites mais, par nécessité et par conviction, nous rejetons la conception étroite et dépassée de l'histoire par les seules preuves écrites, théorie d'après laquelle certaines zones de l'Afrique seraient à peine sorties de la préhistoire.
Par définition, nous dirons que partout où il y a l'homme, il y a invention, il y a changement, il y a une problématique et une dynamique du progrès. Donc, il y a histoire au sens réel du terme », op. cit., p.15.
[11] L'africaniste Y. PERSON ne peut s'empêcher de « condamner l'anthropologie de langue anglaise pour sa tendance vicieuse à qualifier de tribu les peuples de l'ancienne Afrique, qui sont des ethnies ou des nationalités ». « L'Afrique noire et ses frontières », op. cit., p. 23, note l.
[12] Endré S*K, « Histoire de l'Afrique noire », Budapest, 1965, tome 1, p. 19, cité par Ki-Zerbo, op. cit., p. 11.
[13] Un des partisans fervents de ce courant de pensée est sans conteste l'historien et africaniste Y. Person, auteur d'une thèse monumentale sur Samory, un des nombreux héros de la résistance africaine contre la pénétration coloniale au XIX siècle.